Thibault Daurat s'envole demain pour les Emirats Arabes Unis. L'athlète de Auchandi aura un programme chargé à Charjah (4-6 février) et Dubaï (12-15 février) à l'occasion de deux compétitions internationales qui peuvent lui permettre de se qualifier pour les Jeux Paralympiques de Paris.
Auch a des airs d'Emirats en ce 30 janvier. Même s'il manque sept-cents bons mètres à la Cathédrale Sainte-Marie et qu'on n'a jamais vu trace d'un fleuve naturel aux portes de Dubaï, les 20° ressentis qui vous font tomber le gilet vous renvoient en pleine péninsule d'Armagnac. A vrai dire, le pack sable et building sans âme, Thibault Daurat n'en a cure. Déjà vu, déjà fait, le jeune Auscitain a d'autres levriers persans à courir du côté des Emirats Arabes Unis. Quand d'autres se précipitent vers le golfe Persique pour écumer les malls, il y va pour se faire mal, la rage aux dents et l'écume aux lèvres, en quête d'un précieux sésame paralympique qu'il promet autant qu'il se le promet.
A deux jours de son départ pour les deux compétitions les plus importantes de sa vie - jusqu'aux prochaines -, le para-athlète, 20 ans à peine, se présente au zénith sur la piste du stade Jacques-Fouroux, à l'occasion d'un de ses derniers galops d'essai. Si le tartan du Moulias n'a pas la fermeté des meilleurs, il offre tout de même un terrain d'expression agréable, et utile aux tests de dernière minute.
En mécano, Thibault Daurat s'affaire à changer les mains courantes de son fauteuil, les courroies de transmission qui lient ses mains à la machine. De 370 à 380mm de diamètre, pas grand-chose pour le béotien, mais un atout majeur dans sa quête de dixièmes au démarrage, son plus grand axe de progression. Il s'interroge aussi sur la gomme à placer sur ses roues. Ce midi, c'est Continental. « J'hésite à tester les boyaux Victoria demain » lâche-t-il à son entraineur, Florian Delaunay. « C'est demain ou jamais » lui répond ce dernier, qui laisse l'athlète gérer son matériel. Après deux tours d'échauffement la question ne se pose plus. « C'est pour ça que Julien (Casoli, un coéquipier en équipe de France) me dit qu'il aime pas en mettre sur piste … ». Les « Conti », plus durables mais trop durs, laisseront place à la concurrence à Dubaï et Charjah, théâtre des rêves d'anneaux colorés.
Les minimas pas en tête mais en vue.
Laisser la place à la concurrence, ce n'est pas vraiment l'objectif de Thibault Daurat, qui part en quête des sacro-saints minimas sur des compétitions où ne figureront pas les redoutables Thaïlandais et Chinois. « Ca laissera plus de place » peut-on l'entendre remarquer laconiquement. Dans un sport de peloton, où l'aspiration est reine, bénéficier d'une série « roulante » a plus de valeur que n'importe quel boyau. Fort de ses championnats du Monde réussis en 2023, le Gersois sait qu'il bénéficiera de courses rapides, emmenés par les cadors de la catégorie T54, la plus concurrentielle du para-athlétisme. Alors qu'il peste contre ses gants, usés jusqu'à la moëlle, la question des minimas fait surface.
Ni l'athlète ni le coach ne peuvent les citer de tête. Pas plus mal : « on n'a pas axé la préparation sur les minimas. On a travaillé sereinement en ayant confiance en ses forces », confie Florian Delaunay. Les objectifs n'en sont pas moins clairs : s'il veut aborder la suite de la saison avec une flamme olympique qui lui indique le chemin, les records vont devoir tomber. Thibault Daurat énumère ; probablement une seconde à aller chercher sur 400m, un peu moins de deux sur 800, « easy win » (facile) lance-t-il avec une pointe d'ironie, en annonçant prendre la roue de Marcel Hug, le monstre sacré de la discipline. Sur 5000m, le Suisse « a tout faussé » en faisant voler en éclat le record du monde. La performance de qualification a pris près d'une minute par rapport aux Mondiaux 2023 où le Français s'était classé 8ème. Par acquis de conscience, Florian Delaunay part quand même à la pêche aux infos.
Sur la piste, la séance du jour s'apparente à du rodage. Le temps du travail est de toute façon écoulé, désormais le qualitatif prime sur le quantitatif. Un 400m « test » à fond, puis 5x200m lestés. Thibault Daurat maugréé devant ce « travail de resistance », grand dada du coach. Un travail nécessaire pour faire gagner à l'athlète, mono-amputé et plus lourd que ses adversaires, ce qui lui manque : de l'explosivité au départ. « Du lesté et des côtes », résume Florian Delaunay. Les côtes qui, quelques jours plus tôt, auraient pu coûter cher à son poulain alors en stage aux Canaries. « Je faisais le con en descendant ». Des tours de rond-point le plus vite possible : 29, 30km/h ... A 35, la chaussée, arrosée, se dérobe sous son fauteuil. Direction le poteau le plus proche. A l'arrivée un mal de nuque, une roue cassée, des gants brisés, et cette sueur froide qui vous fait penser à ce que vous risquez de rater avant toute considération d'auto-préservation. Il en rigole, cynique, faisant remarquer qu'avec une jambe de moins, ses chances de bien figurer auraient peut-être connu un coup d'accélérateur.
« Ma peur ? Que tout le monde parte aux Jeux sauf moi ».
Sa jambe valide repliée, il s'élance sur le 400m test. Pas convaincu, ni par le chrono anecdotique, ni par son matériel à modifier, dont ces satanés gants beaucoup trop glissants, Thibault Daurat se laisse aller aux confidences entre deux interrogations technologiques qui laissent son entraineur de marbre. « t'aurais pas une prise double-jack pour mon casque gamer dans l'avion ? », « si je te parle de processeur d'ordi c'est du Chinois pour toi ? ». Derrière l'apparente décontraction se cache quand même une angoisse latente. « Ma peur ? Que tout le monde parte aux Jeux sauf moi ». Peu probable que l'ensemble du groupe France voie la piste violette de l'enceinte dionysienne, mais le risque que l'Auscitain rate le train est bien là, niché dans les détails. « Qu'il y ait Jeux ou pas, il n'y aura pas de regrets à avoir » balaie Florian Delaunay, non sans rajouter que « s'il y a bien une édition à faire, c'est celle là ... ».
Avant les 200m lestés, les minimas officiels finissent par arriver. Pas de quoi miner le jeune homme, qui affiche pour la circonstance une confiance de façade de bon aloi, mais préfère quand même s'armer « d'une baguette magique ». « Avec elle je fais les minimas sur 400 (45''97 pour un record en 47''47), 800 (1'29''99 pour un record en 1'32 ) et 5000m (9'25 pour un record en 10'09) ». Paradoxalement, l'idée de les faire sur 100m habite l'esprit de son manager. Aligné pour voir aux Emirats, le pari pourrait « en surprendre plus d'un », alors que Thibault Daurat est toujours vu comme un médiocre partant, qu'il n'est plus aux yeux de Florian Delaunay. L'athlète préfère en rire, « le 100 tout le monde va se foutre de moi. ''C'est qui ce gros en bleu ?'' ».
Même s'il gruge avec maestria les deux minutes de récupération allouées entre les répétitions, les courses lestées satisfont le regard attentif de l'entraineur. « Il est prêt ». Physiquement le jeune homme se sent même « plus que prêt ». Mentalement « stressé », il sait pouvoir compter sur le soutien à distance de son entraineur, qui tente un rappel salutaire, « si jamais tu rates le premier jour ... ». S'ensuit un débat sur l'ampleur de l'abîme qui avait accompagné l'athlète à la suite d'une journée initiale difficile lors d'un meeting suisse l'année précédente. « Tu tirais la tronche et tu disais ''putain mais on est venu pour rien'' », dit l'un, « non, non, ''je ressens l'impression d'être venu pour rien'' », retorque l'autre. Dernier mot pour Florian Delaunay : « en tout cas si jamais ça arrive t'auras pas intérêt à te décourager, je serai pas là pour te rentrer dedans ». Le voyage forme la jeunesse, surtout à Dubaï.
V.M