C'est depuis le département du Gers que Samantha de Bendern observe fébrilement l'escalade de violences entre la Russie et l'Ukraine. Chercheuse au Royal Institute of International Affairs, cette ancienne fonctionnaire de la Commission européenne à Moscou, chargée des relations entre l'UE et la Russie, et fonctionnaire à l'OTAN en tant qu'officier politique pour les relations entre l'OTAN et l’Ukraine, connaît le dossier par cœur. Depuis son dernier voyage en juillet 2020 en Ukraine, elle a observé la stratégie dangereuse du président russe.
Vous observez la guerre de loin. Quelles sont les nouvelles qui vous sont rapportées depuis le front ?
J'ai un ami Ukrainien qui était venu me voir dans le Gers. Il est resté trois mois à cause du confinement et je n'ai plus de nouvelles de lui depuis ce midi parce qu’il est parti se battre. Il m'a demandé une photo de mon jardin dans le Gers et il m'a dit qu'il allait la regarder sur le front. Il m'a dit que les bombardements se ressentaient à Kiev. D'autres amis m'ont dit pareil. Dans la capitale, certains font la queue pour donner leur sang. Les Ukrainiens sont sous le choc mais beaucoup d'amis Russes sont aussi choqués et désespérés.
Poutine a le soutien de la population russe ?
Les sondages de CNN montrent que Poutine est soutenu, mais il a raconté tellement n'importe quoi sur l’Ukraine, les qualifiant de nazis alors que le président Volodymyr Zelensky est juif. Des mensonges comme ça, ça dure depuis 2014. Les Russes, qui ont accès aux infos internationales, sont dans un état de désespoir indescriptible.
Cette attaque de la Russie vous surprend ?
Je m'attendais à ce qu'il prenne le Donbass, à des affrontements localisés, je pensais qu'il allait prendre Kiev avant le week-end. J'ai eu raison. Poutine ne cache plus son intention d’envahir l’Ukraine. Il a eu des mots incroyables, comme dire que la Russie allait refonder les frontières comme sous l'Empire russe. Si j'étais la Pologne, je ne serais pas tranquille, ni les pays baltes. Le seul espoir qu'on a, c'est que son entourage se rende compte de sa folie et le lâche.
La possibilité d'une médiation est-elle encore possible ?
Je crois que c'est trop tard, il va falloir sauver notre peau et espérer que ça n'aille pas plus loin. On va assister à la destruction d'un pays et observer ce que va faire l'Occident. Comparer Hitler à Poutine, c'est totalement cohérent.
Une troisième Guerre Mondiale est-elle à craindre ?
Mon point de vue, c'est qu'on en a jamais été aussi près. Même pas pendant la crise des missiles à Cuba. C'est affreux à dire et j'en ai la chair de poule. Il est tellement imprévisible, irrationnel.
Poutine n'a rien à gagner en envahissant la Russie ?
Non. Il est imbus d'une mission : faire revivre une Russie de « La Grande Catherine » mais il a perdu le sens des réalités. Les analystes disent qu'il est isolé depuis la crise sanitaire. Il considère que le peuple ukrainien n'a pas lieu d'être, que c'est juste une expansion du peuple russe. Alors pourquoi attaquer son peuple ? Ce qu'il veut, c'est subjuguer l’Ukraine pour garder le pouvoir . Même Staline n'aurait pas osé.
Vous pensez que le conflit va s'exporter ?
Ce sera plus dans le sud et l'est dans un premier temps. Vers la Moldavie où l'armée russe est déjà présente ou encore la Géorgie. Si la Russie attaque les pays limitrophes qui font partie de l'OTAN, les autres membres devront venir à leur secours, et donc les Etats-Unis. Là, c’est la 3e Guerre Mondiale.
Avec qui Poutine pourrait faire alliance ?
Il a déjà fait alliance avec la Chine à l'ouverture des JO de Pékin. Les Chinois et Russes avaient publié un document disant avoir une vision commune du monde. La Chine s'est d'ailleurs prononcée contre l'élargissement de l'OTAN, la Russie soutient les velléités chinoises sur Taïwan. Si la Russie prend l'Ukraine, les Chinois vont prendre Taïwan. Toute cette stratégie est planifiée, parce qu'il a mis en place des pions pour ouvrir de nouveaux marchés d’importation et d’exploration avec la Chine, et donc survire aux sanctions imposées. Tout ça était prémédité. Je pensais qu'il allait attaquer, mais pas aussi fort.
La question du gaz inquiète. L'Europe est prise au piège ?
L'Europe est prise aux piège. Elle importe 40 % de son gaz depuis la Russie. La France a une position particulière puisqu'elle n'importe que 10 % de son gaz par la Russie, elle a une capacité d’électricité nucléaire qui va lui permettre de mieux tenir que d'autres pays. L’Allemagne par exemple. Aujourd’hui, l’Ukraine se bat pour des valeurs de démocratie. La population européenne va devoir souffrir un petit peu car, quelque soit la souffrance économique que l'on va vivre, nous ne sommes pas sous les bombes.
N.M